La long chemin vers la souveraineté spatiale européenne

Dernière mise à jour : 27 mars

La défense des intérêts nationaux demeurent la plaie de l’avancement des projets européens tels que le GNSS Galileo. Dans le contexte actuel où de nombreuses voix prônent la souveraineté européenne dans de nombreux secteurs économiques et en particulier l'industrie spatiale, certaines initiatives ne manquent d’étonner.

D’après les informations publiées par le magazine Challenges, le constructeur de satellites allemand OHB mène discrètement campagne auprès de la Commission européenne pour que les prochains satellites de la constellation Galileo soient mis en orbite par une fusée américaine, plutôt que par la fusée européenne Ariane 6.


Alors qu’il est actionnaire minoritaire d’Arianespace, le groupe industriel allemand préconise que les six prochains satellites Galileo soient lancés par des fusées Falcon 9 de SpaceX (société d’Elon Musk).


Si cette information était confirmée, quel serait l’intérêt et l’objectif d’OHB ?

Et quel accueil pourrait réserver la Commission européenne à cette proposition ?


Satellites Galileo lancés par Ariane 5 - ESA - Illustration P. Carril

La question du lancement des prochains satellites de la constellation Galileo


Cette proposition est une conséquence de l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Jusqu’alors, l’Union européenne et l’Agence spatiale européenne avaient tissé des liens de coopération avec l’agence spatiale russe Roscosmos pour envoyer les satellites depuis le pas de tir russe construit à Kourou, en Guyane française.

Depuis 2011, tous les satellites de la constellation Galileo ont été lancés et mis en orbite par la société Arianespace. Elle a utilisé des lanceurs russes Soyouz ou Ariane 5 version ES.

Le lanceur Soyouz devait effectuer les deux prochaines mises en orbite de satellites Galileo, en mars et septembre 2022. Suite aux sanctions européennes prises en mars 2022, les équipes russes de Kourou ont été rapatriées. Le lanceur russe est cloué au sol, le temps de la guerre.

La Commission européenne et l’Agence spatiale européenne cherchent donc une autre solution.


Au nom de la solidarité européenne, la solution la plus évidente serait d’utiliser le nouveau lanceur Ariane 6. Plus puissant, il a déjà été choisi pour trois lancements de satellites Galileo. Arianespace a déjà proposé de prendre en charge les deux créneaux abandonnés par les Russes.


Ariane 6 représente un investissement important et reste une solution attendue sur le marché des lanceurs lourds. Elle n’est pas exclue du schéma de lancement des satellites Galileo.

Le problème est que la nouvelle fusée n’est pas prête. Le tir inaugural est programmé début 2023, alors qu’il était prévu initialement en 2020.


Pourtant ce retard ne justifie pas la recommandation d’OHB de recourir à SpaceX, à court terme.

Il n’y a pas d’urgence à lancer de nouveaux satellites Galileo. Ils doivent être lancés pour pallier d’éventuelles pannes des satellites en activité. La constellation européenne est opérationnelle et compte 2,3 milliards d'utilisateurs dans le monde.


La proposition d'OHB : un coup de canif dans la solidarité européenne ?


OHB est une entreprise familiale implantée à Brême, en Bavière et dirigée par Marco Fuchs.

La famille Fuchs a racheté en 1982 Otto Hydraulik Bremen (OHB), une petite entreprise de réparation marine et l'a transformée en l’un des champions de l’aéronautique allemande spécialisé dans la fabrication de petits satellites géostationnaires et du matériel de recherche scientifique et de télécommunication. Détenue à 70 % par la famille, la PME profite de sa flexibilité et joue la guerre des prix. Elle a ainsi emporté le marché des satellites Galileo, en 2010-2012, face à Astrium (EADS).


Pourquoi la société OHB défend-elle une alternative américaine ? N’est-ce pas faire le jeu de la concurrence, alors qu’elle détient 10 % du capital d’Arianespace ? OHB est le deuxième partenaire industriel du programme Ariane 6, derrière le franco-allemand ArianeGroup, maître d’œuvre de la fusée européenne. Sa filiale MT Aerospace, implantée à Augsbourg, en Bavière, conçoit des éléments du futur lanceur européen.


Ce n’est pas la première fois qu’OHB opte pour des prestataires américains. En 2013, la société OHB avait déjà chargé Space X de la mise en orbite de satellites militaires allemands.

En outre, il semblerait que l’entreprise allemande espère pouvoir lancer elle-même, à partir de 2024, les satellites de la constellation Galileo avec RFA One. Il s’agit d’un mini-lanceur de la société RFA (Rocket Factory A​ugsburg), filiale d’OHB, comme par hasard !


Dans une conférence de presse, le 23 mars 2022, le PDG d'OHB a tenu des propos plus nuancés.

« Il n'y a pas de grande urgence à procéder à d'autres lancements pour continuer à exploiter la constellation [Galileo] ». Il a évoqué d'autres « alternatives possibles », citant la fusée américaine Space X ou l'indienne GSLV. «Space X est bien sûr la fusée dont tout le monde parle, principalement en Europe car c'est notre plus grand concurrent. » À ce stade, Marco Fuchs ne croit « pas possible de prendre une décision à très court terme » pour un lanceur alternatif et éventuellement une autre base de lancement.


Quel accueil pourrait réserver la Commission européenne à la proposition d’OHB ?

Le commissaire européen au marché intérieur Thierry Breton, en charge du spatial, ne semble pas exclure l’alternative américaine. Les autorités européennes affirment leur volonté de renforcer une souveraineté spatiale pour l'Europe, mais elles se veulent aussi pragmatiques. Néanmoins, il faudra tenir compte la réglementation européenne. Pour la sécurité, une clause impose de lancer les satellites Galileo depuis le territoire d’un État européen.


Quoi qu’il en soit, cet imbroglio démontre que la coopération entre l’oligopole des industriels européens de l’aérospatial reste un vœu pieu.


Les difficiles négociations entre l'Union européenne et les industriels de l'aérospatiale


Comme je le relate dans mon roman consacré à la conception du projet GNSS Galileo, la coopération entre les entreprises européennes a toujours été compliquée.

En 2005-2006, les entreprises de l’aérospatial européen n’ont pas été en mesure de se coordonner pour porter un partenariat public-privé, répondre aux attentes de la Commission européenne pour financer, construire et exploiter la constellation Galileo. Finalement, le projet a dû achevé avec des fonds publics.


La difficulté réside dans l’application d’une règle établie par l’Agence spatiale européenne : le juste retour géographique. Il s’agit de répartir les retombées économiques des projets au pro rata de la contribution financière des pays membres.

Cette logique, a priori raisonnable, va à l’encontre de la solidarité européenne.

Des acteurs politiques défendent l’intérêt national au détriment des compétences industrielles.

Des entreprises opportunistes profitent de cet acquis sans contribuer à l’effort commun. Ainsi, depuis deux ans, les industriels européens au sein d’Arianegroup s’écharpent sur les efforts à partager pour améliorer la compétitivité d’Ariane 6 et baisser les coûts de production de 50% par rapport à ceux d’Ariane 5.


Lire l’extrait du roman GNSS Galileo – chapitre 21 : à propos de négociations difficiles pour mener le projet européen de géolocalisation par satellites.


Sources :

Challenges. Consulté le 25 mars 2022. https://www.msn.com/fr-fr/finance/other/ariane-6-le-coup-de-poignard-de-lallemand-ohb/ar-AAVj6lY?ocid=se

Arianegroup. Consulté le 26 mars 2022. Présentation d’Ariane 6. https://www.ariane.group/fr/lancement-spatial/ariane-6/

Le Figaro. Consulté le 27 mars 2022. https://www.lefigaro.fr/flash-eco/faute-de-soyouz-les-lancements-de-satellite-galileo-peuvent-attendre-selon-son-constructeur-ohb-20220323

L’usine nouvelle. Consulté le 27 mars 2022. Portrait du PDG d’OHB, Marco Fuchs. https://www.usinenouvelle.com/article/marco-fuchs-pdg-d-ohb.N198935

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